Comprendre la cryptographie : technologies, réglementations et enjeux de sécurité numérique
Sommaire
Introduction
Aujourd'hui, la cryptographie est un outil essentiel pour sécuriser les données numériques. Elle permet de garantir trois choses :
- que seules les personnes autorisées puissent lire les informations (confidentialité),
- que ces informations n’aient pas été modifiées (intégrité),
- et qu’on puisse vérifier qui en est à l’origine (authenticité).
Avec la numérisation croissante de nos vies (santé, banque, messagerie, etc.), les techniques classiques de cryptographie sont de plus en plus sollicitées. En conséquence, de nouvelles technologies émergent pour répondre à des menaces inédites comme les ordinateurs quantiques ou les cyberattaques toujours plus sophistiquées. Ces technologies aux noms parfois complexes : cryptographie post-quantique, chiffrement homomorphe, preuves à divulgation nulle de connaissance… visent toutes à renforcer la sécurité et la confidentialité.
En parallèle, les règles européennes en matière de cybersécurité se renforcent. La directive NIS2 (pour les secteurs critiques comme la santé ou l’énergie), le règlement DORA (pour les acteurs financiers), ou encore le RGPD (protection des données personnelles) encouragent, voire imposent, l’utilisation de solutions de chiffrement solides.
Pourtant, certains projets de lois cherchent à permettre aux autorités d’accéder aux données chiffrées, par exemple dans le cadre d’enquêtes judiciaires. Cela crée des tensions : faut-il affaiblir un système de sécurité pour faciliter les investigations, au risque de mettre en danger la vie privée de tous ? Les autorités de protection des données et de nombreux experts s’y opposent fermement.
Cet article propose une vue d’ensemble simplifiée des enjeux : quelles sont les technologies de cryptographie utilisées, ce que demandent les réglementations, et pourquoi il est parfois difficile de concilier sécurité des données et accès légal.
Comprendre les grandes familles de la cryptographie
Pour y voir plus clair dans les différentes techniques de cryptographie, ce tableau propose une vue d’ensemble simplifiée.
Chaque méthode y est présentée avec une courte définition, un exemple d’usage concret, et les principales menaces ou limites qui lui sont associées. L’objectif: donner des repères clairs pour comprendre comment ces outils protègent nos données… et ce qui pourrait un jour les rendre vulnérables.
Technique cryptographique | Définition (fonctionnement) | Exemple d'utilisation | Principales menaces |
Chiffrement Symétrique | Utilise une clé secrète unique partagée pour chiffrer et déchiffrer les données. | Protocoles TLS pour sécuriser les connexions web (HTTPS) et les VPN, chiffrement de disques et de bases de données. | Force brute, cryptanalyse avancée, attaques par canal auxiliaire, calcul quantique (algorithme de Grover) nécessitant un doublement de la taille des clés, faiblesses dans la gestion des clés. |
Chiffrement Asymétrique | Utilise une paire de clés (publique pour chiffrer/vérifier, privée pour déchiffrer/signer) sans nécessiter de partage de secret préalable. | Échange sécurisé de clés (comme dans le protocole TLS), signatures numériques pour vérifier l'authenticité et l'intégrité des documents (eIDAS). | Percées mathématiques (amélioration de l'algorithme de factorisation), vulnérabilités mathématiques (clés mal générées), cryptanalyse quantique (algorithme de Shor), attaques par canaux auxiliaires, compromission de la chaîne de confiance (autorité de certification malveillante). |
Cryptographie sur Courbes Elliptiques (ECC) | Variante du chiffrement asymétrique offrant un niveau de sécurité équivalent avec des clés plus courtes. | Communications sécurisées (TLS 1.3 favorise ECDHE pour l'échange de clés), signatures numériques dans les cryptomonnaies (ECDSA dans Bitcoin) et de nombreuses applications (Ed25519). | Principalement les mêmes que le chiffrement asymétrique (notamment quantique), mais aussi des attaques spécifiques à certaines courbes mal choisies (faiblesses structurelles, portes dérobées mathématiques), mauvaises implémentations (attaque "Invalid Curve"). |
Cryptographie Post-Quantique (PQC) | Algorithmes conçus pour résister aux attaques d'un ordinateur quantique. | Vise à remplacer RSA, Diffie-Hellman et les courbes elliptiques à long terme. Le NIST a standardisé des algorithmes comme CRYSTALS-Kyber pour le chiffrement et CRYSTALS-Dilithium pour les signatures. | Découverte de vulnérabilités mathématiques inconnues (algorithmes récents avec moins de cryptanalyse), implémentations complexes potentiellement vulnérables aux canaux auxiliaires, taille importante des clés et des signatures pouvant engendrer des dénis de service. |
Chiffrement Homomorphe (FHE) | Permet d'effectuer des opérations sur des données chiffrées sans jamais les déchiffrer. | Permet de déléguer des calculs sensibles à des tiers (sur le cloud) tout en préservant la confidentialité des données, apprentissage automatique sécurisé, bases de données chiffrées interrogeables. | Sécurité reposant sur des hypothèses de solutions post-quantiques (donc a priori résistant au quantique connu), failles fondamentales non publiées à ce jour sur les grands schémas, principale menace : praticabilité (coût de calcul élevé), risque de mauvaise implémentation. |
Signature Électronique | Assure l'authenticité (preuve de l'auteur) et l'intégrité (détection de modification) des données grâce à une clé privée. | Certificats électroniques pour les sites web (HTTPS), signature de contrats et de documents officiels (eIDAS), signature de code logiciel critique. | Menace quantique sur les algorithmes actuels (RSA, ECDSA...), usurpation d'identité par vol de clé privée, mauvaises implémentations (ex: réutilisation de nonce dans ECDSA), faiblesses des fonctions de hachage sous-jacentes (collisions), fraude à la signature (ingénierie sociale). |
Preuves à Divulgation Nulle de Connaissance (ZKP) | Permettent de prouver la vérité d'une affirmation sans révéler aucune information sur cette affirmation elle-même. | Prouver qu'on a plus de 18 ans sans dévoiler sa date de naissance, vérifier qu'une transaction respecte certaines règles sans révéler les détails, transactions anonymes dans certaines cryptomonnaies (zk-SNARKs), futurs portefeuilles d'identité numérique européens. | Fautes de conception ou d'implémentation (violation du zéro knowledge, acceptation de fausses preuves), dépendance à une phase de configuration de confiance (risque si le secret est compromis), problèmes de performances (calcul ou vérification lourde), potentiel de déni de service, améliorations futures des attaques algébriques (risque faible à ce stade) |
Le cadre juridique européen face à la cryptographie : ce qu’il faut retenir
🛡️ La directive NIS2 : protéger les acteurs essentiels
NIS2 est une directive européenne qui vise à renforcer la cybersécurité des secteurs considérés comme essentiels (santé, énergie, banque...) mais aussi de nombreux services numériques (data centers, réseaux sociaux, plateformes, etc.).
Elle impose aux organisations concernées de prendre des mesures pour protéger leurs systèmes informatiques. Le chiffrement des données fait partie des outils recommandés, que ce soit pour sécuriser les données en transit (lorsqu’elles circulent sur un réseau), ou au repos (stockées sur un disque). Le chiffrement de bout-en-bout est même mis en avant : il garantit que seules les personnes concernées ont accès au contenu, même pas le fournisseur du service.
Les États membres, dont la France, devaient intégrer cette directive dans leur droit national avant fin 2024. Ce travail de transposition est actuellement en cours.
💶 Le règlement DORA : cybersécurité dans la finance
DORA s’adresse spécifiquement au secteur financier. Il entrera en application en janvier 2025 dans toute l’Union européenne. Son objectif : renforcer la résilience numérique des banques, assurances, prestataires de paiement et de leurs sous-traitants informatiques.
Comme NIS2, DORA souligne l’importance de la protection des données : confidentialité, intégrité, authenticité. Il n’impose pas un type de chiffrement précis, mais attend des acteurs qu’ils utilisent les technologies les plus robustes disponibles. Cela inclut des solutions comme le chiffrement de bout-en-bout ou même, à terme, des outils plus avancés comme le chiffrement post-quantique.
DORA insiste aussi sur la responsabilité des entreprises, même lorsqu’elles externalisent des services. Par exemple, si une banque utilise un prestataire cloud, elle reste responsable de la sécurité des données, et devra s’assurer que le chiffrement est bien en place.
🔐 Le RGPD : sécurité des données personnelles
Le RGPD ne rend pas le chiffrement obligatoire dans tous les cas, mais il le recommande fortement, surtout pour les données sensibles. Il fait partie des "mesures techniques et organisationnelles" que les responsables de traitement doivent mettre en œuvre pour assurer un niveau de sécurité adapté.
Dans certains cas, chiffrer les données peut éviter d’avoir à notifier une violation aux personnes concernées, si les informations ne sont pas exploitables par un tiers (par exemple si les clés ne sont pas compromises). C’est donc une bonne pratique à la fois juridique et technique.
Le RGPD met aussi en avant la minimisation des données et la limitation des accès. Des technologies comme le chiffrement homomorphe ou les preuves à divulgation nulle de connaissance (ZKP) permettent d’analyser ou de vérifier des informations sans jamais exposer les données brutes, ce qui va dans le sens du RGPD.
⚖️ Autres textes : eIDAS et ePrivacy
Le règlement eIDAS encadre les services de confiance numériques (signature électronique, identités numériques, etc.). Il impose l’usage de méthodes cryptographiques robustes pour garantir l’intégrité et l’authenticité des données échangées. La future version, eIDAS 2, pourrait même intégrer de nouvelles technologies comme les ZKP pour renforcer la confidentialité dans l’identification en ligne.
La directive ePrivacy, en cours de révision, vise quant à elle à garantir le secret des communications électroniques. Elle est souvent interprétée comme une protection forte du chiffrement, notamment du chiffrement de bout-en-bout.
Un point de tension : l’accès aux données chiffrées, entre protection des données et enquêtes judiciaires
Le chiffrement de bout-en-bout (ou E2EE) est une technologie qui permet de sécuriser les échanges : seuls l’expéditeur et le destinataire peuvent lire les messages. C’est un outil essentiel pour protéger la vie privée et prévenir les piratages. Des applications comme Signal ou Telegram (en mode secret) l’utilisent pour garantir que même l’éditeur du service n’a pas accès au contenu.
Mais cette sécurité a un revers : les autorités judiciaires et les forces de l’ordre ne peuvent plus accéder aux messages, même lorsqu’une enquête le justifierait.
➡️ Cela crée une véritable tension entre deux objectifs légitimes : protéger les données des citoyens… et permettre à la justice de faire son travail.
Depuis plusieurs années, ce débat agite les institutions européennes. D’un côté, les défenseurs du chiffrement fort (experts en cybersécurité, autorités de protection des données, associations) alertent : toute faille introduite volontairement – comme une « porte dérobée » – affaiblit la sécurité de l’ensemble du système, et pourrait être exploitée par des hackers ou des États malveillants.
De l’autre côté, certaines autorités, notamment les ministères de l’Intérieur, souhaitent disposer d’un « accès légal » aux messages dans les cas les plus graves (terrorisme, exploitation d’enfants, crime organisé…).
Plusieurs idées ont été avancées : ajouter secrètement un « utilisateur fantôme » dans une conversation, stocker une copie des clés de chiffrement, ou analyser les messages avant qu’ils ne soient chiffrés. Mais ces propositions soulèvent de nombreuses critiques techniques, éthiques et juridiques. En effet, le RGPD et d’autres textes européens imposent aux entreprises de garantir un haut niveau de sécurité, ce qui va à l’encontre de l’ajout volontaire de vulnérabilités.
En 2025, un exemple concret a relancé le débat en France. Un projet de loi anti-narcotrafic proposait d’imposer un accès en temps réel aux messages chiffrés. Finalement, cette mesure a été rejetée par l’Assemblée nationale, au nom de la protection des libertés individuelles et de la cybersécurité. Ce recul français rejoint la position de plusieurs pays européens (comme l’Allemagne ou le Danemark) qui refusent de légiférer contre le chiffrement.
Aujourd’hui, aucune législation européenne ne permet d’imposer des backdoors, et les institutions comme le Parlement européen ou le Comité européen de la protection des données restent fermement opposées à cette idée. La Commission et le Conseil, eux, cherchent un équilibre : soutenir le chiffrement tout en explorant des alternatives ciblées pour aider les enquêtes (par exemple, l’analyse des terminaux ou l’accès à certaines métadonnées).
Pour les entreprises technologiques, le message reste clair : elles doivent mettre en place un chiffrement robuste, sans faille cachée, pour se conformer aux règles européennes. Et si un jour une loi nationale venait contredire cette obligation, cela poserait un vrai casse-tête juridique.
Sources
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