Indice de Résilience Numérique (IRN) : état des lieux, méthode, portée et implications
Contexte politique et institutionnel en France et en Europe
L’IRN s’inscrit dans une séquence française structurée autour d’une idée simple : la souveraineté numérique n’a de valeur que si elle devient mesurable et pilotable. Cette logique a été mise en scène lors d’un lancement officiel organisé à Bercy le 26 janvier 2026, avec, d’un côté, un dispositif public (l’Observatoire de la souveraineté numérique) et, de l’autre, un dispositif de place porté par le
privé (l’IRN).
Sur le versant public, l’Observatoire de la souveraineté numérique est confié au Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan et reçoit une triple mission : produire un diagnostic partagé des dépendances critiques, fournir des outils d’aide à la décision aux acheteurs publics/privés, et éclairer l’action publique.
Sur le versant « standard », l’IRN est présenté comme un outil permettant aux organisations de mesurer, piloter et réduire leurs dépendances numériques critiques, dans un contexte où les risques géopolitiques, industriels, technologiques et réglementaires se cumulent.
Origine, portage et statut du standard
L’initiative est annoncée publiquement le 4 juillet 2025 (Rencontres économiques d’Aix-en-Provence) comme une démarche à vocation européenne : produire une « boussole concrète » d’autonomie numérique en mesurant dépendances et vulnérabilités, avec une disponibilité annoncée « dès 2026 ».
Le communiqué de 2025 décrit déjà une logique de « référentiel de place » librement utilisable par les entreprises européennes, adossée à une gouvernance scientifique et à un baromètre macroéconomique (BSN – Baromètre de Souveraineté Numérique), censé alimenter l’effort public de cartographie des dépendances.
Le lancement officiel intervient ensuite le 26 janvier 2026 à Bercy, « accueilli » par le ministère de l’économie et la ministre en charge de l’IA et du numérique, et présenté explicitement comme une initiative privée.
Le portage opérationnel relève d’une association (Digital Resilience Initiative / aDRI), avec l’annonce d’une évolution vers une AISBL de droit belge pour renforcer la gouvernance européenne.
Le standard revendique une logique « ouverte » : référentiel et méthodologie publiés sous licence Creative Commons (CC BY‑NC‑ND), et gouvernance associative.
Le site officiel précise aussi des éléments juridiques utiles : l’association est (au moment de publication du site) « en cours de constitution », et l’objet inclut explicitement des activités d’accréditation et de labellisation autour du standard.
Ce que l’indice mesure et comment il est structuré
Une approche « métiers vitaux / processus critiques »
Le site de l’initiative positionne l’évaluation comme partant des métiers vitaux, systèmes et processus critiques, et cherchant à couvrir « tous les niveaux » de dépendance technologique.
Il propose une grille de lecture en couches (applicative, data, plateforme, infrastructure, compétences), explicitement décrites comme les composantes d’une cartographie des dépendances.
Huit piliers (et un scoring communiqué en 0–100)
Le standard est présenté comme structuré autour de 8 piliers : stratégique ; économique et juridique ; data & IA ; opérationnel ; supply-chain ; technologique ; sécurité ; environnemental.
La page indique un mécanisme de scoring (« 0 à 100 » par dimension) et une approche multicritères pondérée, ainsi que des benchmarks sectoriels / par taille.
Sur la granularité, le site indique que « chaque critère reçoit un score R (Résilient) ou NR (Non résilient) », ce qui laisse entendre des critères sous-jacents à chacun des piliers.
Éléments méthodologiques publiés dès 2025 : 4 quantitatifs + 4 qualitatifs
Le communiqué fondateur de 2025 donne une photographie utile (et plus « mesurable » au sens comptable) de la logique initiale :
- 4 critères quantitatifs (répartition des dépenses/achats par zones, localisation du stockage des données, degré d’« openness », diversification fournisseurs + capacité de migration) ;
- 4 critères qualitatifs (appropriation managériale des risques, préparation au choc/crash et capacité de résilience, suivi des évolutions réglementaires, autonomie des compétences humaines nécessaires au SI).
Le même communiqué annonce des livrables orientés COMEX/risques : des « radars visuels » et des rapports stratégiques pour se situer et agir.
Label et tiers habilités : un point clé pour le marché
Le communiqué de lancement 2026 affirme une étape structurante : « ouverture officielle du standard » avec possibilité de labellisation et agrément de cabinets de conseil (tiers habilités à conduire des évaluations et labelliser des résultats selon des règles définies par l’association).
Le site « association » détaille cette logique : aDRI se présente comme un tiers de confiance, avec des comités consultatifs (méthodologique et écosystémique), et un rôle d’accréditation/autorisation des acteurs pouvant former, labelliser ou certifier selon le standard.
Un détail sur le scoring « 20 critères / 100 points » : information surtout médiatique
La presse économique rapporte une mécanique inspirée d’une logique de label (type B Corp) : 20 critères essentiels, pondérés, aboutissant à un maximum de 100 points, avec des niveaux d’attribution de points fonction du degré de preuve (documenté / moyens / tests et résultats). Cette description est attribuée aux porteurs du projet dans un entretien presse, mais n’apparaît pas telle
quelle dans les communiqués institutionnels cités ci-dessus.
Articulation avec les cadres européens : là où l’IRN peut devenir un “pont” utile
L’IRN revendique explicitement une interopérabilité avec les principales réglementations européennes (AI Act, Data Act, DORA, NIS2, etc.).
Pour comprendre la portée réelle de cette promesse, il faut regarder ce que ces textes imposent déjà.
DORA : résilience opérationnelle numérique du secteur financier
Le règlement DORA vise une capacité des acteurs financiers à résister, répondre et se rétablir face à des perturbations ICT, et il est applicable depuis le 17 janvier 2025.
Côté contenu, une autorité française (AMF) synthétise les obligations centrales : cadre de gestion des risques ICT, notification des incidents majeurs, tests de résilience, gestion du risque lié aux prestataires ICT (exigences contractuelles, registre des contrats), et partage volontaire d’informations sur menaces et vulnérabilités.
Ce bloc recoupe fortement les piliers « opérationnel », « supply-chain », « sécurité », « économique/ juridique » affichés par l’IRN.
NIS2 : cybersécurité “board-level” et extension du périmètre
La Commission européenne présente NIS2 comme un cadre unifié pour 18 secteurs, avec des exigences de gestion des risques et de notification, des mécanismes de coopération (CSIRTs, EU‑CyCLONe) et une responsabilisation du top management.
Elle rappelle aussi le calendrier : entrée en vigueur en 2023 et date de transposition au plus tard le 17 octobre 2024, avec abrogation de NIS1 à partir du 18 octobre 2024.
En complément, ENISA publie une guidance technique (2025) liée à un règlement d’exécution (2024/2690) sur des exigences NIS2 pour certains acteurs numériques (cloud, DNS, data centers, MSP/ MSSP, etc.). Elle liste 13 familles d’exigences, dont continuité de service et gestion de crise, sécurité de la chaîne d’approvisionnement, hygiène cyber, cryptographie, gestion des actifs, sécurité physique/
environnementale.
Le point intéressant ici n’est pas seulement le contenu, mais la logique d’implémentation : guidance + exemples de preuves + mapping vers standards. C’est exactement le type de mécanique que l’IRN dit vouloir industrialiser au niveau “dépendances et souveraineté”.
AI Act : la notion de “robustesse” apparaît comme exigence réglementaire
La Commission européenne rappelle que l’AI Act organise un cadre par niveaux de risque, avec des obligations strictes pour les systèmes “high-risk”, notamment en matière de gestion des risques, traçabilité, documentation, supervision humaine, et un haut niveau de robustesse, cybersécurité et précision.
Elle publie aussi une timeline de mise en application (interdictions effectives depuis février 2025, GPAI effectif depuis août 2025, obligations high-risk étalées 2026/2027, avec discussions de simplification).
Ce texte donne une base “juridique” à ce que le débat robustesse vs résilience recouvre dans le numérique : la robustesse n’est pas un slogan, c’est parfois une exigence formalisée (au moins pour certains systèmes).
Cyber Resilience Act : cybersécurité “by design” pour les produits numériques
La Commission présente le Cyber Resilience Act (CRA) comme imposant des exigences obligatoires aux fabricants de produits matériels/logiciels connectables, couvrant conception, développement, maintenance et gestion des vulnérabilités, avec des cas de conformité évaluée par des tiers, et un marquage CE.
Elle donne aussi des dates opérationnelles : entrée en vigueur (décembre 2024), obligations principales (décembre 2027) et obligations de reporting (septembre 2026).
Pour l’IRN, c’est un point d’ancrage évident du pilier « supply-chain » et « technologique » : la dépendance, ce n’est pas que du SaaS ; c’est aussi des produits et leurs cycles de patch.
Data Act : réduction du verrouillage fournisseur et protection contre accès étatiques “tiers”
La Commission explique que le Data Act (applicable depuis le 12 septembre 2025) vise à rendre les données industrielles plus accessibles, à rééquilibrer la valeur de la donnée, et à renforcer concurrence/ interopérabilité, notamment via un chapitre sur le switching entre services de traitement de données (cloud/edge).
Le document “Data Act explained” mentionne aussi un volet souvent sous-estimé : des garde-fous pour éviter des accès de gouvernements de pays tiers à des données non personnelles contraires au droit de l’UE ou national, et un chapitre dédié aux demandes d’accès non légitimes.
Ces éléments se connectent directement aux piliers IRN “économique & juridique” (souveraineté juridique, clauses, risques extraterritoriaux) et “supply-chain” (capacité à bouger, à sortir, à ne pas subir).
Apports concrets et limites structurantes de l’IRN
L’intérêt de l’IRN, sur le papier, est de déplacer la discussion : passer de “on dépend des GAFAM” à “où dépend-on, sur quels processus critiques, avec quels risques business/contrats/sécurité, et quels leviers de réduction ?”. Ce langage “dépendances critiques” est central dans les communications institutionnelles liées au lancement.
Le communiqué 2026 insiste sur les risques très concrets couverts : hausse tarifaire, modification unilatérale, risque de killswitch, autonomie opérationnelle, explicabilité de modèles d’IA, maîtrise de supply chain technologique, gouvernance et maîtrise opérationnelle.
Et le retour d’expérience côté grands opérateurs met en avant une utilité organisationnelle : fournir une “grammaire commune” pour documenter et partager les risques et solutions en interne et entre partenaires.
Mais trois limites se voient dès maintenant (et elles conditionnent la valeur réelle de l’indice).
Première limite : le périmètre. Le standard revendique la possibilité d’évaluer « un ou plusieurs systèmes critiques ». L’IRN peut donc produire des résultats très différents selon le découpage choisi (SI critique “métier A” vs SI “groupe”), ce qui rend la comparabilité délicate sans règles strictes d’échantillonnage.
Deuxième limite : la tension entre pilotage COMEX et granularité technique. L’IRN est pensé “par et pour les dirigeants / comités risques” (donc lisible, synthétique), mais il s’appuie sur des critères supposant des preuves (contrats, PRA/PCA testés, cartographies, localisation des données, architecture, politique fournisseurs). Si l’évaluation n’est pas adossée à des éléments vérifiables, on retombe dans le score décoratif. Le standard, lui-même, met en avant la logique de preuves et de gouvernance méthodologique ; c’est un signal qu’ils ont identifié le risque.
Troisième limite : la gouvernance et les incitations. L’association se présente comme neutre et protégée de l’influence d’intérêts commerciaux, tout en annonçant un financement par cotisations et redevances liées à l’exploitation commerciale du standard (accréditation, labellisation). Ce modèle est classique, mais il doit être regardé lucidement : l’équilibre “commun ouvert” vs “marché du label” est un enjeu de crédibilité.
11/02/2026
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